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Auteur : Jean-Étienne Bazin
Hôtel-Dieu, Clermont-Ferrand


Douleur et plaisir

Depuis l’origine de l’homme, douleurs et plaisirs ont entretenu des rapports extrêmement ambigus. La douleur et le plaisir sont les deux faces d’une même pièce, deux sensations opposées, complémentaires et sans doute indissociables des comportements humains. L’addiction est peut-être le comportement humain où ces deux faces sont le plus exacerbées. Au plaisir intense des débuts de la drogue se substitueront bientôt le stress et l’inconfort d’une vie sans elle. En chercher, en reprendre deviendront une obsession. Dans les années 1980, les théories « dopaminergiques » ont tenté d’expliquer ces phénomènes, depuis largement débattues. Ce n’est sans doute pas un simple hasard si, depuis de très nombreuses années, la famille des opiacés fournit à la fois les principaux agents thérapeutiques contre la douleur et les principales substances toxicomanogènes et que, plus récemment, les cannabinoïdes et la nicotine sont l’objet d’une attention toute particulière pour découvrir des voies de traitement des douleurs.

Dans le précédent numéro de Webanesthésie, Anne Roussin [1] nous expliquait les développements de la connaissance des récepteurs endocannabinoïdes et les perspectives thérapeutiques que celle-ci pouvait avoir. L’avancée des connaissances du système endocannabinoïde, aussi bien chez l’animal que chez l’homme, permet aujourd’hui de mieux comprendre pourquoi des agents pharmacologiques agissant sur ces cibles seraient susceptibles d’avoir à la fois des effets pronociceptifs et, surtout, antinociceptifs. La discordance des résultats entre les différentes études animales et humaines provient en partie de la complexité de la résultante des effets pharmacologiques liés à l’activation des récepteurs cannabinoïdes et, peut-être, à des particularités interindividuelles importantes. Cela ouvre des perspectives extrêmement intéressantes dans le traitement de différentes douleurs, y compris de la douleur aiguë postopératoire.

Dans ce numéro de Webanesthésie, Jean-Pierre Estèbe [2] fait une synthèse extrêmement brillante et concise des différents travaux tendant à démontrer que la nicotine pourrait avoir des effets antalgiques notamment dans la période postopératoire. Depuis 1931, il avait été montré que l’injection de nicotine à des chats diminuait les réponses à la stimulation douloureuse [3]. Depuis, il a été montré que des agonistes nicotiniques comme l’épibatidine pouvait avoir des propriétés analgésiques cent fois supérieures à celles de la morphine. Le traitement de la douleur postopératoire demeure un problème important et la possibilité de réduire les effets secondaires des opiacés par l’utilisation concomitante de molécules agissant sur différents systèmes reste une voie de recherche intéressante. Plusieurs études sur de petits nombres de patients semblent indiquer que l’administration de nicotine soit par spray nasal soit par voie transdermique pourrait réduire la douleur postopératoire et le recours aux opiacés dans cette indication. Le fait que les patients soient fumeurs ou non fumeurs avant l’intervention semble jouer un effet important. D’autres études sont en cours et/ou doivent être faites pour préciser les doses exactes et les catégories d’individus sur lesquelles la nicotine pourrait être efficace sans développer de tolérance.

Il est trop tôt, à l’heure actuelle, pour recommander l’utilisation de nicotine ou de dérivés du cannabis pour traiter ou prévenir les douleurs postopératoires ; néanmoins, ces pistes semblent intéressantes pour le futur. À quand des études sur les effets de la sexualité ou des vins de Bourgogne sur la douleur postopératoire ?

 

Références

[1] Roussin A. 
Agir sur les cibles pharmacologiques du système endocannabinoïde pour traiter la douleur ? Où en est-on. Webanesthésie 2008;2:08071.

[2] Estèbe JP.
Les récepteurs nicotiniques, nouvelles cibles pour l’antalgie ? Webanesthésie 2009;3:09003.

[3] Davis L, Pollock IJ, Stone T.
Visceral pain. Surg Gynecol Obstet 1932;55:418-27.